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Samedi 18 février 2012 6 18 /02 /Fév /2012 23:25

Marc Rousset.jpgPar Marc Rousset

 

N’oublions pas Dresde et le honteux anniversaire du 13 Février 1945 ! Dans  son ouvrage « L’Incendie, l’Allemagne dans la guerre des bombes 1940-1945 » (1) Jörg Friedrich nous rappelle  que les 135 millions de tonnes de bombes essentiellement anglo-américaines lâchées sur l’Allemagne (et 0.58 millions de tonnes sur la France avec 20 000 morts français) ont fait plus de 600 000 victimes, la moitié dans les derniers neuf mois de guerre. Les Allemands avaient bombardé Varsovie, Rotterdam et Belgrade, ils avaient détruit Coventry (50 000 tués en Angleterre). Friedrich estime qu’on ne peut effacer des crimes de guerre par d’autres crimes, surtout pas en tuant dans d’atroces souffrances près de 80 000 enfants et adolescents de moins de 14 ans. Ce livre s’inscrit en force dans la chronique littéraire des souffrances allemandes, relancée également par le roman du Prix Nobel Günter Grass sur le torpillage du « Wilhelm Gustloff » par un sous-marin soviétique. Le document de Friedrich se lit comme un roman avec des descriptions vraies de l’horreur de ces attaques sur l’Allemagne profonde.

 

Le 14 février 1942, le ministère britannique de l’Armée de l’air donnait l’ordre au « Bomber Command » de « briser par des tapis de bombes le moral de la population civile allemande, en particulier des ouvriers de l’industrie ». Or de nombreux prisonniers et travailleurs étrangers remplaçaient dans les ateliers les Allemands mobilisés et les villes étaient peuplées surtout de femmes, d’enfants et de vieillards, à moins qu’on n’ait voulu précisément tuer les familles des soldats pour les démoraliser.

 

Au cours de l’été 1942, Staline se plaignit à Churchill à Moscou que l’Angleterre n’aidait pas assez la Russie qui perdait 10 000 hommes par jour au front. Churchill promit de « détruire chaque logement ou presque dans chaque ville allemande ». La sténo a noté : « Mr Stalin smiled and said that would not be bad » (M. Staline a souri et  a rétorqué que cela ne serait pas mal).

 

Le résultat fut l’éradication des métropoles et d’innombrables bourgades, avec des paroxysmes comme la petite ville d’horlogers de Pforzheim où une attaque en février 1945 tua 20 000 des 60 000 habitants. On avait testé les bombes incendiaires sur Lübeck en mars 1942. L’opération « Gomorrhe » sur Hambourg en août 1943 se solda par 40 000 tués, asphyxiés ou brûlés vifs dans un incendie de 20 km2 (44% des immeubles détruits). Cologne, Brême, Würzbourg, Fribourg et bien d’autres cités furent rasées. En Août 1944, ce fut l’opération « Tonnerre » contre Berlin : 20 000 bombardiers tuèrent ou blessèrent 220 000 habitants. En février 1945, ce fut le tour de la ville de Dresde qui était bourrée de réfugiés en provenance de l’Est, avec des bombes au phosphore pour transformer les êtres humains en torches vivantes et les égouts en feu...!  Dans les nuits du 13 au 15 février 1945, les bombes lâchées par 800 bombardiers alliés sur Dresde font 135 000 morts et détruisent 80% de la ville.

 

Les Britanniques, en particulier le chef du « Bomber Command » Arthur Harris que les Allemands considèrent comme un criminel de guerre, prétendaient dresser la population contre Hitler par ce « moral bombing », mais la Gestapo et la guillotine travaillaient sans relâche en Allemagne. Les bombardements de terreur sur la population civile allemande furent un échec, mais constituaient des crimes de guerre car ils visaient expressément des populations civiles pour faire capituler des militaires. Au lendemain du jugement de Nuremberg, le général américain Curtis Lemay, commandant des forces alliées en Europe, responsable de l’opération « Pointblank », l’un des stratèges des bombardements qui rasèrent les villes allemandes a pu dire : « Si Hitler avait gagné, c’est moi qui aurais été jugé pour crimes de guerre ». Arthur Harris avait lui aussi  sa place, bien que très loin derrière Staline, « le mangeur d’hommes », le tyran rouge, l’un des plus grands criminels de l’Histoire avec 7 millions de morts en 1932-1933 suite à  la famine planifiée en Ukraine et 11 millions d’ennemis de classe entre 1937 et 1941, sur les bancs des accusés devant le tribunal de Nuremberg. Staline, tout comme l’Amérique et l’Angleterre, était juge de fait à Nuremberg, lieu de justice des droits de l’homme, mais aussi lieu de justice unilatéral des vainqueurs envers les vaincus.

 

Dans le même registre que n’aurait-on pas dit et écrit, à juste titre, pendant deux siècles sur Hitler, ce dont il était indubitablement parfaitement capable, si c’était lui qui avait fait lâcher deux bombes atomiques sur le Japon, car il s’agissait bien d’un acte monstrueux d’assassinat collectif  et dans les pires souffrances de civils japonais (2). La bombe atomique lancée le 6 août 1945 par le bombardier  B-29 Enola Gay sur Hiroshima (200 000 morts et 150 000 blessés) et celle lancée le 9 août 1945 sur Nagasaki (120 000 morts et 80 000 blessés) n’étaient pas des bombinettes chirurgicales aseptisées, privilèges dont disposent d’une façon surprenante  les seules  bombes anglo-saxonnes dans les médias. La vérité historique, c’est que ce sont ni les nazis, ni les Soviétiques, mais bien seulement l’Amérique qui a vitrifié. Seuls les morts de civils innocents bombardés par les Occidentaux  ne constituent pas des crimes de guerre  car ils le  sont pour la bonne et juste cause : à savoir diminuer leurs pertes militaires en hommes, que ce soit en Allemagne, au Japon, au Vietnam, en Serbie, en Irak… et tout dernièrement en Libye.

 

Et là encore au Japon, la soi-disant justice internationale n’a fonctionné dans des conditions très critiquables que pour les vaincus. On peut se demander, pourquoi, sauf pour des raisons de « Realpolitik » bien compréhensibles n’ayant plus rien à voir avec la justice, le général puis premier ministre Hideki Tojo fut pendu, alors que  l’empereur Hiro-Hito ne fut pas inquiété et  mis hors de cause. Les simples soldats, le peuple japonais et l’empereur avaient  été  soit disant victimes d’une  conspiration attribuée à une petite clique de militaires, qui ont en en fait servi de « lampistes » et de boucs émissaires. Dans un livre fouillé, l’historien Jean-Louis Margolin vient de démontrer que le peuple japonais avait dans son ensemble consenti à la tentation impérialiste avec pour corollaires la fanatisation du soldat nippon, le mépris de la mort vécue comme un honneur quand elle est obtenue au combat, les violences, les crimes de guerre, la barbarie, les 35 millions de victimes en Chine, et des milliers d’Oradour (3). Dans son livre de référence sur le Japon de l’après-guerre, Embracing Defeat (4), John Dower a montré à quel point le procès de Tokyo (mai 1946-Novembre 1948) n’a pas été le modèle de justice internationale qu’il affichait. Il rapporte notamment que, sur les onze juges, cinq, dont le président du tribunal, formulèrent des opinions critiques sur la conduite du procès et sur ses conclusions.

 

La morale de Dresde, d’Hiroshima, du Procès de Tokyo et de la dernière honteuse intervention  occidentale en Libye dans un conflit tribal interne à ce pays, c’est que les prétentions à une justice universelle relèvent  de l’utopie.

 

Notes

 

(1) Jörg Friedrich, Der Brand Deutschland im Bombenkrieg 1940-1945, Propylaën, Berlin, 2003

(2) Avoir détruit Hiroshima, correspondance de Claude Eatherly, le pilote d’Hiroshima, avec Günther Anders, préfaces de Bertrand Russell et Robert Jungk, Robert Laffont, Paris 1962, p.7

(3)  Jean-Louis Margolin, L’Armée de l’empereur, violences et crimes du Japon en guerre  1937-1945, Armand Colin, 479 p. 

(4) John Dower, Embracing Defeat, Japan in the Aftermath of World War II, Penguin Books, New York, 1999

 

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